Pourquoi la comédie est-elle encore considérée comme un genre mineur au théâtre ?
Parce que depuis Aristote, on a rangé le rire sous les larmes. La tragédie serait noble, la comédie légère. Ce classement a plus de deux mille ans, et il pèse encore aujourd’hui. Moi qui fais rire depuis toujours, je ne suis pas d’accord. 🎭
Aux origines, Aristote
Dans la Poétique, au IVe siècle avant notre ère, Aristote distingue les personnages « meilleurs » et « pires » que nous. La tragédie montre les premiers, la comédie les seconds. Le rire part donc avec un handicap.
Ce n’est pas un jugement sur le talent des auteurs comiques. C’est un classement des personnages, avec d’un côté les héros et les rois, de l’autre les gens ordinaires et leurs travers. Mais pendant des siècles, ce classement des personnages est devenu un classement des genres.
La hiérarchie des genres au XVIIe siècle
Au XVIIe siècle, en France, les théoriciens reprennent l'ordre d'Aristote. Dans son Art poétique (1674), Boileau présente les « grands genres » en suivant cette hiérarchie, avec la tragédie et l'épopée en haut, et la comédie après.
C’est ce qu’on apprend encore à l’école, avec le théâtre classique et ses règles, la tragédie de Racine d’un côté, la comédie de l’autre. La tragédie élève, la comédie divertit. Voilà l’idée qui s’installe.
Molière, le premier à se défendre
Molière a répondu dès 1663. Dans La Critique de l'École des femmes, son personnage Dorante affirme que faire rire est plus difficile que d'émouvoir avec de grands sentiments. Sa formule est restée célèbre.
« C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. » — Molière, La Critique de l’École des femmes, 1663
Trois siècles et demi plus tard, je pourrais signer cette phrase. Faire rire une salle, c’est un travail de précision. Le rythme, le texte, la mise en scène, rien n’est laissé au hasard.
Le soupçon sur Corneille
En 1919, l'écrivain Pierre Louÿs affirme que certaines pièces de Molière auraient été écrites par Pierre Corneille, l'auteur du Cid. En 2019, une étude du CNRS et de l'École des chartes conclut que Molière a très probablement écrit ses pièces lui-même.
Les chercheurs, Florian Cafiero et Jean-Baptiste Camps, ont comparé le vocabulaire, la grammaire et les rimes de Molière avec ceux de Corneille et d’autres auteurs de l’époque. Leurs résultats ont été publiés dans la revue Science Advances. Les textes de Pierre Corneille sont même ceux qui ressemblent le moins à ceux de Molière.
Ce qui me frappe, moi, c’est le soupçon lui-même. Comme si un homme qui faisait rire ne pouvait pas avoir écrit des chefs-d’œuvre, et qu’il fallait aller chercher derrière lui un auteur de tragédies. C’est peut-être la plus belle preuve du mépris pour le comique.
Depuis 1981, plus d’argent public
En 1982, le budget du ministère de la Culture double. Selon le ministère, le nombre de compagnies de théâtre subventionnées passe de 200 à 600, et des arts jugés « populaires » (chanson, jazz, bande dessinée, cirque) gagnent en légitimité.
Avant, une grande partie du théâtre vivait du privé. La démarche était bonne, puisqu’il s’agissait d’aider les artistes dans tous les domaines, pas seulement ceux qui pouvaient trouver de l’argent privé. Il a fait de bonnes choses, ce n’est pas ça que je critique.
Ce que je critique, c’est le résultat, sur le terrain. Avec le temps, le système s’est cloisonné. Dans les faits, quand tu défends de la comédie, tu sens que tu n’es pas « dans l’élite ». Le théâtre conceptuel, expérimental, a plus de chances d’être soutenu. L’humour, c’est « bof ». Et c’est pareil en danse.
La place de la comédie en cinq dates
De l'Antiquité à aujourd'hui, la comédie n'a jamais eu tout à fait la même place que la tragédie. Cinq dates suffisent pour comprendre d'où vient ce regard, et comment il a été contesté.
- IVe siècle avant notre ère. Dans la Poétique, Aristote range la comédie du côté des personnages « pires que nous ».
- 1663. Molière défend le rire dans La Critique de l’École des femmes.
- 1674. Boileau reprend la hiérarchie des genres dans son Art poétique, la tragédie en haut.
- 1919, puis 2019. Pierre Louÿs soupçonne Corneille d’avoir écrit des pièces de Molière, et une étude du CNRS conclut un siècle plus tard que Molière en est bien l’auteur.
- 1982. Le budget de la Culture double, et des arts populaires comme la chanson, le jazz ou la bande dessinée gagnent en légitimité.
Ce que j’ai vécu
On me l'a fait sentir, que le comique valait moins. Surtout sur les plateaux d'humour, mais pas seulement.
J’ai porté un projet d’écriture comique dans des quartiers difficiles. L’idée, c’était de faire écrire des sketchs aux jeunes, dans l’esprit du Jamel Comedy Club qui avait une très bonne presse à l’époque. Le but, c’était de les amener au théâtre. Parce que c’est du théâtre ! On défend des idées, des points de vue, il y a de la mise en scène. C’est un texte qu’on défend et qu’on joue, exactement comme dans un drame. La subvention a été refusée.
Même chose avec Madame Marguerite, de Roberto Athayde, adaptée par Jean-Loup Dabadie. C’est une pièce dure, sur la dérive des pouvoirs totalitaires, mais pleine d’humour. Ma mise en scène reposait sur une idée simple. Plus elle était normale, plus elle était dangereuse. On l’a trouvée trop « rigolote ». On attendait autre chose de moi, une autre vision, que je n’avais pas.
Au fond, c’est une question de liberté. Dans le privé, pour avoir l’argent, on peut te demander de porter des Nike sur scène ou de mettre un produit dans le décor. Ailleurs, on peut te demander une mise en scène qui plaît à ceux qui décident. C’est exactement la même chose. Nous, artistes, on n’a pas envie de porter des Nike sur scène, ni de créer pour faire plaisir.
Alors j’ai toujours fait autrement. Je suis une artiste indépendante. J’ai trouvé des mécènes, qui avaient juste une place de remerciement, sans jamais intervenir sur l’artistique. Et puis il y avait les entrées des spectacles. C’était ma manière de garder ma liberté.
La comédie, une porte d’entrée
Pour moi, la comédie n'est pas le contraire du théâtre « sérieux ». C'est souvent la porte d'entrée. Une pièce où l'on rit apprend au public les codes du théâtre, et lui donne envie d'aller plus loin.
Si tu ne comprends pas les codes du théâtre, tu ne peux pas apprécier une pièce où les codes sont très compliqués. C’est comme la philosophie. Platon est un très grand philosophe, mais on commence tous par lui, grâce à l’image de la caverne. Tu ne peux pas comprendre la philosophie si tu attaques tout de suite Nietzsche. Le théâtre, c’est la même chose.
Une pièce dite « accessible », où l’on passe un bon moment, ce n’est pas du sous-théâtre. C’est ce qui éveille la curiosité, et c’est ce qui fera que ce spectateur ira voir, un jour, une pièce plus exigeante.
Ce que j’en pense
Tout le monde a sa place. Le drame, le comique, le conceptuel, l'expérimental, ce qui compte, c'est la palette, toutes les couleurs, tous les styles. Et tout le monde mérite d'être soutenu, à partir du moment où le projet est sérieux.
Je n’oppose pas les genres. J’adore le théâtre dans sa totalité. Ce que je refuse, c’est qu’on décide à la place du public de ce qui est noble et de ce qui ne l’est pas. Molière l’avait dit avant moi : « C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. » Et c’est un vrai métier. 🌿
Questions fréquentes
Pourquoi dit-on que la comédie est un genre mineur ?
L'idée remonte à Aristote. Dans la Poétique, il distingue les personnages « meilleurs » que nous, propres à la tragédie, et « pires », propres à la comédie. Au XVIIe siècle, Boileau reprend cette hiérarchie dans son Art poétique (1674), qui place la tragédie au-dessus.
Qui a défendu la comédie face à la tragédie ?
Molière, dès 1663. Dans La Critique de l'École des femmes, son personnage Dorante soutient que faire rire est plus difficile qu'émouvoir avec de grands sentiments : « C'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. »
Corneille a-t-il écrit les pièces de Molière ?
Très probablement pas. L'hypothèse, lancée par Pierre Louÿs en 1919, a été examinée en 2019 par Florian Cafiero et Jean-Baptiste Camps (CNRS, École des chartes). Leur analyse statistique, publiée dans Science Advances, conclut que Molière a écrit ses propres pièces.
Qu'est-ce qui a changé pour le théâtre en 1981 ?
Avec Jack Lang au ministère de la Culture, le budget de la culture double en 1982. Le ministère indique que les compagnies de théâtre subventionnées passent de 200 à 600, et que des arts populaires comme la chanson, le jazz ou la bande dessinée gagnent en légitimité.
Pourquoi la comédie est-elle une bonne porte d'entrée au théâtre ?
Pour Maria Paillard, une pièce où l'on rit apprend au public les codes du théâtre et éveille sa curiosité. Comme on commence la philosophie par Platon et la caverne avant Nietzsche, on découvre souvent le théâtre par la comédie avant des œuvres plus exigeantes.
Sources
- Aristote, Poétique, chapitre II (1448a), présenté par Antoine Compagnon, « La notion de genre », cours, Fabula
- Boileau, Art poétique (1674), chant III, présenté par Antoine Compagnon, « La notion de genre », Fabula
- Molière, La Critique de l’École des femmes, créée le 1er juin 1663 au Palais-Royal
- CNRS, « Molière most likely did write his own plays », 27 novembre 2019, F. Cafiero et J.-B. Camps, Science Advances, DOI 10.1126/sciadv.aax5489
- Ministère de la Culture, « Jack Lang », histoire du ministère