Comment une comédienne française se retrouve-t-elle dans une série historique chinoise ?
Pour moi, par un coup de fil de mon agent, et un oui immédiat. En 2007, CCTV-1 diffuse Chuan Zheng Feng Yun, une grande série historique chinoise. J’y joue Hélène, une médecin française, après trois mois de tournage sur place. 🇨🇳
La série Chuan Zheng Feng Yun
Chuan Zheng Feng Yun (船政风云), Le destin d'un chantier naval en français, est une série historique chinoise de 33 épisodes, diffusée à partir de mai 2007 sur CCTV-1, la première chaîne nationale chinoise.
Elle raconte l’histoire de l’arsenal naval du Fujian, de 1866 à 1885. La construction des premiers navires de guerre chinois modernes, la formation d’une marine, et la bataille de Mawei, pendant la guerre franco-chinoise. Et c’est pour ça qu’il fallait des Occidentaux à l’écran, des Français, des Russes, un Australien… et moi.
Le programme de CCTV de mai 2007 le dit lui-même. La production a recruté des comédiens étrangers, français et russes, pour les rôles d’Occidentaux, et l’équipe est allée tourner jusqu’en France (source : archive CCTV, programme du 17 mai 2007). Dans la distribution, mon nom est écrit en chinois, 马丽亚·贝亚尔, avec mon rôle, 海伦, Hélène (sources : Baike.com et 360百科).
Le coup de fil de mon agent
C'est mon agent qui m'a mise sur le casting. Il était en contact avec des productions chinoises qui cherchaient des acteurs occidentaux, et il savait que j'étais une comédienne sérieuse.
Parce que le jeu là-bas, c’est très spécial. Il faut des comédiennes un peu aguerries, et surtout capables de mettre leur ego de côté. Moi, je peux être malléable, et je sais ranger mon ego dans ma poche quand il faut. Je crois que c’est pour ça qu’il m’a choisie.
J’ai dit oui tout de suite. Tout ce qui est travail, j’y vais à fond, et le rôle était intéressant. Travailler avec d’autres réalisateurs, d’autres acteurs, voir la Chine de l’intérieur… c’était inespéré.
Seul petit problème, je n’avais pas de papiers. Pas de passeport, pas de visa, et je devais décoller quinze jours plus tard. Normalement, un passeport, c’est trois semaines, un mois. Je l’ai eu à temps, j’ai fait mes vaccins chez Air France, et je suis partie… le jour de mon anniversaire. Plutôt un beau cadeau. 🎂
Et le voyage a été à la hauteur. Avec le comédien qui jouait mon mari, notre vol a été dérouté, et on a mis presque 48 heures pour arriver à Hengdian, sur le tournage. Moi qui ai le mal des transports… sauf quand c’est pour le travail.
Hélène, médecin et mère
Hélène est une médecin française, épouse d'un officier de l'arsenal. Une femme médecin dans les années 1880, c'est rare. C'est donc une femme émancipée, et d'ailleurs, à la fin, elle quitte son mari.
Mais la production en avait une vision assez lissée. Ils voulaient une mère douce, presque une sainte, une vraie Vierge Marie, surtout avec sa fille. Un peu mielleuse, même.
Alors j’ai fait les deux, mon général. J’ai mis mon ego de côté et j’ai joué la mère qu’ils voulaient. Mais quand le personnage devait se mettre en colère, il se mettait en colère. On est en 1880, la femme reste soumise aux décisions de son mari… et pourtant, dans la série, on voit Hélène lui tenir tête.
Parce que j’ai une règle, la même au théâtre qu’au cinéma. On est là pour être au service de l’œuvre et de la vision de la mise en scène, pas pour réécrire le texte. Quand j’ai lu le scénario, je voyais bien que c’était l’histoire racontée du point de vue chinois. Si on n’est pas d’accord avec ça, on ne joue pas. On n’y va pas. Moi, j’y suis allée.
Jouer sans parler chinois
Je ne parlais pas chinois. Et pourtant, je savais toujours quand répondre, parce qu'un comédien n'apprend pas seulement son texte, il apprend celui des autres.
J’avais chaque scène traduite en français, de A à Z, avec toutes les répliques. Voilà comment je travaillais.
- J’apprenais la scène entière, mon texte et celui des autres. Si j’interviens à la cinquième réplique, je sais exactement ce qui se dit avant.
- J’analysais la scène, et je préparais mes intentions, les intonations, ce que vit le personnage à ce moment-là.
- Je repérais la technique. Plan large ou plan serré, sur moi ou sur un autre acteur, quand entrer dans le champ, quand en sortir. Comme au théâtre, où on te dit « sur cette réplique, tu vas côté jardin ».
- Je réajustais selon le réalisateur. Ils étaient deux, avec deux visions un peu différentes.
- Et j’allais vite. C’est une grosse industrie, on n’a pas le temps de peaufiner. Il faut comprendre très vite et s’adapter très vite.
Et puis surtout, on ne joue jamais seul. Comme je savais ce que disait mon partenaire, je recevais son énergie, sa façon de jouer, et mon personnage lui renvoyait la sienne. Ma réponse s’adaptait à son jeu, à la situation, et c’est comme ça qu’on trouve le bon timing. Ça, c’est vrai dans toutes les langues. 🎭
Le plateau aux six langues
Deux fois, on a tourné des scènes où chacun parlait sa langue. Du français, de l'anglais, du russe, de l'allemand, du mandarin et une autre langue chinoise. C'était hallucinant.
La petite fille qui jouait ma fille enfant était allemande, ses parents travaillaient à Shanghai. Les Russes jouaient des Français. Et chacun lançait sa réplique dans sa langue, en suivant la scène au regard, au rythme, à l’intention. La série est doublée en mandarin, le montage ferait le reste. On s’est bien amusés, même si c’était dur.
Le plus dur, c’était les deux premiers jours. Notre interprète parlait très mal le français et cachait sa difficulté. Elle n’arrivait pas à nous transmettre les nuances, « un chouïa plus fort », « un peu moins », ni les intentions du réalisateur. Résultat, l’équipe nous prenait un peu pour des neuneux.
Heureusement, l’interprète des Russes parlait bien anglais, et elle nous a sauvés. Ensuite, on a trouvé nos solutions, et ça s’est super bien passé.
Hengdian, 26 heures d’affilée
Une grande partie du tournage s'est faite à Hengdian, une immense ville de studios qu'on appelle le Hollywood chinois. Il y a même la Cité interdite, reconstruite de A à Z.
Un jour, on était en retard sur le planning. Il fallait boucler les dernières scènes avant de partir tourner à Mawei, près de Fuzhou, au bord du fleuve Min, juste en face de Taïwan. Alors j’ai enchaîné 26 heures d’affilée, sans dormir.
Et puis il y a eu les scènes de guerre. Les explosions, les chutes… là, ils prenaient le temps, tout était millimétré pour que personne ne se blesse. Je me suis éclatée. 💥
Ce que j’en retiens
On n'arrête jamais d'apprendre, et ce tournage me l'a prouvé. Chaque personne ne joue pas de la même manière.
Les acteurs chinois avec qui j’ai tourné jouaient avec un trait plus appuyé. Le rire très fort pour montrer qu’on rit, la colère très dure, moins de nuances. Et on m’a demandé de forcer un peu plus mon jeu, moi aussi. En France, je ne l’aurais pas joué comme ça. Mais pourquoi pas ? C’était passionnant d’essayer un autre code.
Et je repars avec ma règle, renforcée. Quand on accepte un rôle, on accepte la vision de ceux qui racontent l’histoire. On peut y glisser sa colère, sa nuance, son tempérament. Mais on ne joue pas contre l’œuvre.
Pour moi, cette règle rejoint directement celle que j’ai apprise au théâtre : être au service de l’œuvre, même lorsqu’il faut couper un texte.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que Chuan Zheng Feng Yun ?
Chuan Zheng Feng Yun (船政风云), Le destin d'un chantier naval, est une série historique chinoise de 33 épisodes, diffusée à partir de mai 2007 sur CCTV-1. Elle raconte l'arsenal naval du Fujian, de 1866 à 1885, jusqu'à la bataille de Mawei pendant la guerre franco-chinoise.
Quel rôle joue Maria Paillard dans Chuan Zheng Feng Yun ?
Maria Paillard joue Hélène (海伦), une médecin française, épouse d'un officier de l'arsenal, l'un des rôles principaux des personnages occidentaux. Dans la distribution chinoise, elle est créditée sous le nom 马丽亚·贝亚尔.
Où a été tournée la série ?
Selon le témoignage de Maria Paillard, une grande partie du tournage s'est faite aux studios de Hengdian, le « Hollywood chinois », puis à Mawei, près de Fuzhou, au bord du fleuve Min. Le programme de CCTV de mai 2007 indique aussi que l'équipe a tourné des extérieurs à l'étranger, notamment en France.
Comment joue-t-on dans une langue qu'on ne parle pas ?
Pour Maria Paillard, on apprend toute la scène traduite, son texte et celui des autres, pour savoir exactement quand répondre. Puis on prépare ses intentions et on se règle sur les indications du réalisateur, le cadre et le rythme de la scène. Et comme on sait ce que dit son partenaire, on reçoit son énergie et on lui répond avec le bon timing, parce qu'on ne joue jamais seul.
Sources
- Archive CCTV — programme du 17 mai 2007, épisodes 19-20 de 船政风云 sur CCTV-1
- Baike.com (快懂百科) — fiche 船政风云, distribution
- 360百科 — fiche 船政风云, distribution
- Wikidata — Q85883758, Chuan Zheng Feng Yun
- Jaquette de l’édition DVD d’origine (archives personnelles de Maria Paillard)
- Le récit du tournage est le témoignage de Maria Paillard.