Peut-on couper un texte de théâtre sans demander l’autorisation à l’auteur ?

En principe, non. En France, l’auteur a droit au respect de son œuvre, et couper sa pièce sans son accord, c’est passer outre. Moi, j’ai demandé à Jean-Loup Dabadie. Il m’a d’abord envoyée balader… et puis il m’a ouvert sa porte. 🎭

Maria Paillard interprétant Madame Marguerite sur scène à Brest
Madame Marguerite — Maria Paillard sur scène à Brest.

Ce que dit la loi sur les coupes

En France, l'auteur a un droit au respect de son œuvre (article L121-1 du Code de la propriété intellectuelle). Et ce droit est perpétuel. Donc pour modifier ou couper une pièce, il faut son accord, ou celui de ses ayants droit.

Concrètement, pas d’autorisation, pas de spectacle. Et une demande, ce n’est pas une autorisation, parce que l’auteur peut refuser sans avoir à se justifier (source : ARTCENA, guide du droit d’auteur).

En général, on passe par la SACD. Elle demande à l’auteur, et s’il est d’accord, elle fait un contrat. Et attention, quand la pièce est une adaptation, l’adaptateur compte aussi comme auteur. Pour Madame Marguerite, il y a donc Roberto Athayde, qui l’a écrite, et Jean-Loup Dabadie, qui l’a adaptée en français.

Et même quand une pièce tombe dans le domaine public, 70 ans après la mort de l’auteur (selon ARTCENA), le droit moral, lui, reste. Donc on cite toujours son nom, et on respecte son texte.

Je ne suis pas juriste. Si tu montes une pièce, renseigne-toi auprès de la SACD avant de couper quoi que ce soit. ⚖️

Pourquoi j’ai coupé Madame Marguerite

Madame Marguerite, pièce de Roberto Athayde adaptée par Jean-Loup Dabadie, dure environ deux heures. Je l'ai montée à Brest en 2005, puis en 2008, ramenée à 1h20, parce que les salles programment souvent deux spectacles par soir.

Archive du flyer de Madame Marguerite avec le texte de mise en scène et des photographies de Maria Paillard
Archive du flyer de Madame Marguerite — notes de mise en scène et photographies du spectacle.

Surtout à Paris, et c’est une question d’argent. Deux pièces dans la soirée, donc pas de place pour un spectacle de deux heures.

La plupart des gens la jouent en 1h15, 1h20. Moi, je l’ai mise à 1h20… avec la possibilité d’aller jusqu’à 1h30, selon son rythme interne. Parce qu’une fois qu’on avait trouvé le bon rythme de la pièce avec la mise en scène, elle respirait toute seule.

Et il faut savoir une chose. Dabadie n’a pas juste traduit, il a écrit une grosse partie du texte. L’original d’Athayde était beaucoup plus court. Alors couper là-dedans, c’est couper dans son écriture. Presque tout le monde le faisait. Sans forcément le lui dire.

Et je vais être honnête. Moi aussi, la première fois. 🙈

En 2005, c’était ma première mise en scène, et mon premier vrai seule-en-scène. Un tableau noir, une classe d’avant les années 70, quelque chose de simple. J’avais bien déclaré la pièce à la SACD, mais demander l’autorisation pour mes coupes, je n’y avais pas pensé. La pièce était souvent reprise, et tout le monde coupait.

J’avais cette notion à 80-90 %. Pas à 100 %. C’est dans mon apprentissage que j’ai compris ça.

En 2008, j’ai remonté la pièce avec une mise en scène beaucoup plus chiadée, où Madame Marguerite traversait le temps. D’abord le tableau noir d’avant 1970, puis le tableau blanc des années 70, et après, un tableau complètement futuriste. Avec un stylet interactif, j’écrivais directement sur l’image projetée, et même avec le doigt. Des graphiques apparaissaient, et je les déplaçais sur l’écran. C’était hallucinant. ✨

Et cette fois, j’ai décidé de faire les choses dans les règles.

La lettre recommandée, ou la gaffe du protocole

Pour la deuxième version de Madame Marguerite, en 2008, j'ai écrit à Jean-Loup Dabadie pour lui soumettre mes coupes. En lettre recommandée. Il m'a répondu par écrit que c'était « inadmissible », et qu'il était hors de question que j'utilise la pièce.

Oui. En recommandé. Comme une grosse imbécile. 😅

Mais je voulais être sûre qu’il la reçoive. C’était une demande officielle, alors je l’ai faite officiellement. C’est mon côté protocole. Et dans sa réponse, il m’expliquait qu’on ne traite pas les auteurs comme ça.

Je l’avais trouvé un peu snob, quand même. Bon, c’est un auteur, certes, et moi, je respecte les auteurs. Je ne suis pas là pour blesser les gens. Donc ça m’a fait très mal, en fait.

Et puis ça m’a mise très, très en colère. Je me suis dit, tant pis, je vais faire sans lui. Je suis allée chercher les autres versions de la pièce, la canadienne, la belge… Il n’allait pas m’embêter.

Sauf qu’en les lisant, je me suis rendu à l’évidence. La sienne était la meilleure. Vraiment exceptionnelle.

En voulant me passer de lui, j’ai compris pourquoi j’avais besoin de lui.

Les excuses, puis le coup de fil

J'ai fini par lui envoyer un message d'excuse. Je ne voulais pas le blesser, et son avis sur mes coupes comptait pour moi. C'est là qu'il m'a appelée. Et puis il m'a invitée chez lui, à Paris.

Je lui expliquais que beaucoup de gens ne demandaient pas l’autorisation, mais que moi, je pensais que c’était la manière de faire. Au téléphone, il me l’a confirmé, effectivement, beaucoup ne demandaient pas.

On a eu une superbe discussion, et là, je l’ai trouvé sympa. Je crois qu’il a vu que j’étais quelqu’un de bien.

Parce que je ne lui ai pas seulement montré ce que je coupais. Je lui ai montré ma mise en scène, le pourquoi et le comment je voulais défendre Madame Marguerite sur scène. Et je lui ai demandé si, dans son for intérieur, il y avait quelque chose qui le gênait.

Il a trouvé mes coupes parfaites. Très cohérentes, il m’a dit. Il m’a juste demandé de garder un petit passage, cinq lignes auxquelles il tenait vraiment. Je les ai gardées.

Il était en Italie, et il n’était pas sûr de pouvoir venir me voir jouer. Il m’a fait la surprise. Il est arrivé sans prévenir, à l’Espace Vauban, à Brest, et il a aimé ma mise en scène autant que mon interprétation. ✨

Ce que j’en retiens : se mettre dans la tête de l’auteur

Couper, c'est parfois obligatoire. Mais on coupe dans le texte de quelqu'un. Alors ma règle, c'est de demander, de montrer pourquoi, et d'essayer de me mettre le plus possible dans la tête de l'auteur.

Ce que je fais aujourd’hui, avant de couper une pièce :

  1. Déclarer la pièce à la SACD. Ça, je le faisais déjà en 2005.
  2. Demander l’autorisation pour les coupes, à l’auteur et à l’adaptateur s’il y en a un. Et pas forcément en recommandé… 😅
  3. Montrer pourquoi je coupe, avec la mise en scène, le rythme, la durée imposée par les salles.
  4. Demander ce qui le gênerait, dans son for intérieur.
  5. Garder ce à quoi il tient, même si ce sont cinq lignes.

Même si on est maladroite. Même si on est jeune comédienne et qu’on veut juste bien faire les choses. Il faut respecter les auteurs.

Ce n’est pas pour rien que la SACD existe. Merci Beaumarchais, qui l’a fondée avec d’autres auteurs le 3 juillet 1777 (source : dictionnaire ARTCENA), soixante-quinze ans avant la Sacem, née en 1851. À l’époque, les auteurs, c’était la cinquième roue du carrosse.

Or sans auteur, il n’y a pas de pièce. Et sans pièce, il n’y a ni salle, ni machinistes, ni techniciens, ni comédiens. Tout le spectacle repose sur quelqu’un qui, un jour, s’est assis et a écrit.

Les auteurs doivent vivre, eux aussi. Alors on déclare, et on paie leurs droits dès qu’on utilise la pièce. C’est leur dû.

Leurs droits d’auteur sont leur rémunération, leur salaire d’écriture en quelque sorte.

La conjoncture nous oblige à faire des pièces plus courtes, on ne joue plus deux heures et demie, trois heures. D’accord. Alors on coupe. Mais avec respect.

Questions fréquentes

Peut-on couper une pièce de théâtre sans l'accord de l'auteur ?

En principe, non. Le Code de la propriété intellectuelle (article L121-1) donne à l'auteur un droit au respect de son œuvre. Donc pour couper ou modifier un texte, il faut son accord, ou celui de ses ayants droit. En général, la demande passe par la SACD, qui pose la question à l'auteur avant de faire un contrat.

À qui demander l'autorisation de jouer une pièce de théâtre ?

Ça dépend des cas. À l'auteur, à ses ayants droit, à son agent, à son éditeur, ou à l'organisme de gestion collective dont il est membre, le plus souvent la SACD. Et une demande, ce n'est pas une autorisation, parce que l'auteur peut refuser sans se justifier. Pour sa version de 2008, Maria Paillard a écrit directement à l'adaptateur, Jean-Loup Dabadie.

Un adaptateur a-t-il les mêmes droits que l'auteur original ?

Oui, l'adaptateur est lui aussi un auteur, avec ses propres droits. Pour Madame Marguerite, il faut donc tenir compte de Roberto Athayde, qui a écrit la pièce, et de Jean-Loup Dabadie, qui l'a adaptée en français. Et leurs droits courent séparément, y compris pour savoir quand la pièce tombera dans le domaine public.

Quand une pièce de théâtre tombe-t-elle dans le domaine public ?

En France, 70 ans après le 1er janvier qui suit la mort de l'auteur, ou du dernier coauteur, adaptateur et traducteur compris. Mais le droit moral, lui, ne s'arrête jamais. Donc même dans le domaine public, on cite toujours l'auteur et on respecte son texte. Jean-Loup Dabadie étant mort en 2020, son adaptation n'y entrera pas avant 2091.

Qui a écrit Madame Marguerite ?

Madame Marguerite est une pièce du dramaturge brésilien Roberto Athayde, créée au début des années 1970. Jean-Loup Dabadie en a signé l'adaptation française, jouée pour la première fois par Annie Girardot en 1974. Maria Paillard l'a mise en scène et interprétée à Brest en 2005, puis en 2008.

Combien de temps dure Madame Marguerite ?

Selon Maria Paillard, qui l'a mise en scène et interprétée en 2005 et en 2008, le texte intégral de Madame Marguerite dure environ deux heures. La plupart des mises en scène la ramènent à 1h15 ou 1h20, parce que les salles programment souvent deux spectacles par soir. Sa version durait 1h20.

Qui a fondé la SACD ?

La SACD, Société des auteurs et compositeurs dramatiques, a été fondée par Beaumarchais et d'autres auteurs de théâtre le 3 juillet 1777, d'abord sous la forme d'un bureau de législation dramatique (selon ARTCENA). C'est la première société d'auteurs, créée bien avant la Sacem, née en 1851.

Les cinq lignes de Dabadie

Dans la vie, j'aime les règles et je suis incapable de mentir. C'est sur scène que je me libère. Et cette histoire, c'est exactement ça.

Jean-Loup Dabadie est mort en 2020, mais ses cinq lignes, je les ai toujours. Alors si tu es une jeune comédienne et que tu veux monter Madame Marguerite, écris-moi par la page Contact. Fais tes coupes comme tu l’entends, et moi, je te donnerai les cinq lignes auxquelles il tenait. Pour lui faire plaisir. 💌

Gros bisous, Maria Paillard

Sources

  • Code de la propriété intellectuelle, article L121-1 (droit au respect de l’œuvre) — Légifrance
  • ARTCENA, guide « Droit d’auteur » : autorisation, rôle de la SACD, domaine public, adaptateurs — artcena.fr
  • ARTCENA, dictionnaire du spectacle : fondation de la SACD par Beaumarchais, le 3 juillet 1777 — dictionnaire.artcena.fr
  • Sacem, fondée en 1851 — Wikipédia
  • Encyclopædia Universalis, « Jean-Loup Dabadie (1938-2020) » — universalis.fr
  • INA, Annie Girardot dans Madame Marguerite, pièce créée en France en 1974 — ina.fr
  • Wiki-Brest, Madame Marguerite, mise en scène par Maria Paillard (représentations de 2008) — wiki-brest.net
  • Le récit de l’échange avec Jean-Loup Dabadie est mon témoignage personnel.